- date_range 28 mars 2025
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Introduction
La misophonie est un trouble caractérisé par une aversion intense à des sons spécifiques, appelés « déclencheurs », qui provoquent une réaction émotionnelle et physiologique disproportionnée. Ces déclencheurs sont généralement des sons produits par d'autres personnes, comme la mastication, la respiration ou le tapotement, mais peuvent inclure une large gamme de stimuli auditifs. Les réactions aux déclencheurs peuvent inclure de la colère, du dégoût, de l'anxiété, ainsi qu'une réponse de type « combat ou fuite » du système nerveux autonome. La misophonie peut entraîner une évitement des situations impliquant les sons déclencheurs, conduisant à un isolement social et une altération significative du fonctionnement quotidien.
Modèles explicatifs de la misophonie
Bien que les mécanismes exacts à l'origine de la misophonie ne soient pas encore complètement élucidés, plusieurs hypothèses ont été avancées, suggérant l'implication de différents systèmes neurologiques. Il est crucial de noter qu'aucune de ces hypothèses n'a été prouvée de manière définitive. Pour plus de détails sur ces modèles, nous vous renvoyons à la vidéo de PsykoCouak sur le sujet : https://www.youtube.com/watch?v=vtHv16aSk20
Ligne de base
En plus des niveaux de base comportementaux que l’on peut déterminer avec les patients et patientes, l'échelle d'Amsterdam de Misophonie (A-MISO-S) est une échelle inspirée de la Y-BOCS et vise à mesurer la misophonie. Cette échelle régulièrement utilisée en clinique et en recherche nécessite encore quelques recherches pour parfaire sa validation. Toutefois, en l'absence d'outils de mesures plus valides, elle nous semble un outil de mesure pertinent pour réaliser des lignes de bases avec vos patients et patientes.
Une proposition d'intervention pour la misophonie
En l'absence de consensus clair pour la prise en charge de la misophonie, nous vous proposons une intervention inspirée de protocoles publiés dans des articles scientifiques. Notre intervention s'appuie également les lois du comportement. Toutefois, cette prise en charge n'a pas fait l'objet d'études.
Plan thérapeutique :
Psychoéducation et lignes de bases.
Restructuration cognitive sur les cognitions dysfonctionnelles favorisant l'irritabilité.
Entraînement à la concentration sur les tâches.
Contre-conditionnement avec augmentation progressive des stimuli aversifs.
Apprentissage de la relaxation.
Psychoéducation : « La misophonie n'est pas simplement une question de « sensibilité » au bruit. Des recherches suggèrent que certains circuits cérébraux pourraient être impliqués dans votre réaction intense à certains sons. Chez les personnes misophones, les sons déclencheurs pourraient activer de manière excessive ces systèmes, provoquant une réaction de type « combat ou fuite », avec des symptômes tels que l'augmentation du rythme cardiaque, la tension musculaire et l'irritabilité. En plus de cela, vos réactions d'évitement et d'échappement de ces sons ont augmenté leur aspect désagréable et aversif ce qui influence votre système attentionnel. Tout cela mène à un cercle vicieux où vous portez une grande attention aux sons déclencheurs ce qui vous active physiologiquement et vous pousse à essayer de les contrôler de plus en plus, leur attribuant une signification désagréable de plus en plus forte. Le but de la thérapie est d'agir sur ce cercle vicieux.
Pour cela nous allons d'abord nous intéresser aux pensées qui peuvent exacerber les réactions aux déclencheurs. Ensuite, vous vous entrainerez à vous focaliser sur ce que vous faites. L'étape suivante permettra d'associer les sons déclencheurs à des émotions plus agréables. Pour finir, vous apprendrez à vous relaxer pour mieux gérer votre activation physiologique."
Pour illustrer la psychoéducation, nous vous invitons grandement à réaliser des analyses fonctionnelles avec les patients et patientes.
Restructuration cognitive sur les cognitions dysfonctionnelles favorisant l'irritabilité : De nombreuses cognitions liées au trouble ("il n'y a rien à faire") ou aux déclencheurs ("Mâcher bruyamment dans un train est un manque de respect") peuvent augmenter les ressentis physiologiques d'irritabilité ou démobiliser la personne. Nous vous invitons à accompagner les patients et patientes dans l'assouplissement de ces pensées avec vos outils classiques de restructuration cognitive.
Entrainement à la concentration sur les tâches : Une description détaillée de l'entrainement à la concentration sur les tâches (en anglais) se trouve ici : TCT "Task Concentration Technique". Le principe de cet entraînement est d'apprendre à la personne à focaliser son attention sur des éléments pertinents de l'environnement et de se désengager des stimuli aversifs. Pour commencer, présentez l'impact de la capture attentionnelle par les stimuli déclencheurs sur le vécu de la personne (ici encore, nous vous invitons à réaliser des analyses fonctionnelles avec les personnes). Ensuite proposez à la personne de prendre l'habitude d'évaluer son niveau d'engagement attentionnel dans ses activités quotidiennes. Par exemple "Lorsque je suis au bureau et que je rédige un mail, je suis à 80% concentré sur mon mail et à 20% sur l'environnement. Si mon collègue tapote son stylo, je passe à 20% de concentration sur mon mail et à 80% de concentration sur le tapotement".
Une fois que le patient ou la patiente sait identifier où est dirigé son focus attentionnel, proposez lui de s'entraîner à volontairement fixer son attention sur des stimuli d'abord intéressants (regarder une vidéo rigolote) puis moins intéressants mais tout le temps disponible (sa respiration, la sensation de picotement dans ses doigts, l'envie de faire bouger ses doigts de pieds, etc.).
Lorsque la personne arrive à volontairement diriger son attention, ajouter des sons déclencheurs. D'abord les sons qui provoquent le moins d'activation et à un faible niveau sonore. Progressivement augmentez le volume et proposez des déclencheurs provoquant des réactions physiologiques de plus en plus fortes.
Contre-conditionnement avec augmentation progressive des stimuli aversifs :
Psychoéducation sur le Contre-Conditionnement « Le contre-conditionnement est une technique qui permet de modifier les associations négatives que votre cerveau a apprises avec certains sons. En associant de manière répétée un son déclencheur à une expérience positive, nous pouvons aider votre cerveau à apprendre une nouvelle réponse, plus agréable. Imaginez que chaque fois que vous entendez un son déclencheur, c'est comme si une alarme se déclenchait dans votre cerveau, provoquant une réaction de stress. Le contre-conditionnement vise à associer cette alarme avec une mélodie apaisante. Cette technique ne vous fera pas « aimer » les sons déclencheurs, mais elle peut vous aider à les tolérer plus facilement, en réduisant l'intensité de vos réactions. ».
Concrètement, la personne va écouter des sons déclencheurs en présences de stimuli agréables et apaisants.
Commencez par identifier un stimuli agréable (un film fortement apprécié par exemple) et proposez à la personne de se faire des sessions régulière où elle regarde le film tout en mettant le son désagréable. Choisissez d'abord un son qui provoque peu d'activation et à un faible niveau sonore. Progressivement augmentez le volume. Recommencez pour un son plus aversif (et choisissez un autre stimuli agréable pour éviter un effet de satiété).
Lors du contre-conditionnement, la personne focalise son attention sur le stimuli agréable.
Bien que la misophonie soit un trouble essentiellement déclenché par des sons, certaines images ont par association acquis le pouvoir de déclencher des réactions désagréables. Vous pouvez tout à fait proposer de faire en plus du contre conditionnement sur les sons, de faire du contre conditionnement sur des images/vidéos.
Pour trouver des sons déclencheurs, une banque de données de sons libres de droits : la sonothèque. Ou alors, la personne peut enregistrer le son lorsqu'elle le rencontre. Il est aussi possible de créer le son pour l'enregistrer.
Apprentissage de la relaxation : L'apprentissage de la relaxation se fait en dernière étape afin que la personne puisse apprendre à s'apaiser physiologiquement lorsque cela est nécessaire. Nous proposons de mettre l'apprentissage de la relaxation à la fin pour éviter que la relaxation ne soit utilisée comme une stratégie d'échappement lors des étapes précédentes (ce qui pourrait participer à maintenir les difficultés de la personne).
Nous n'avons pas spécialement de recommandation sur le type de relaxation, faites ce que vous savez faire et ce qui convient à vos patients et patientes.
Conclusion
La misophonie est un trouble complexe encore peu exploré en matière de prise en charge thérapeutique. Le protocole proposé ici, bien qu'inspiré de modèles théoriques et de travaux publiés, n’a pas été testé scientifiquement. Il constitue donc une piste de réflexion et un cadre possible pour les praticiens et praticiennes, mais ne saurait être considéré comme une solution validée ou universelle. Nous encourageons les professionnel·le·s à adapter ces suggestions en fonction des besoins spécifiques de leurs patients et patientes et à suivre les avancées de la recherche sur le sujet.
Pour aller plus loin
Une récente revue de littérature sur les traitements de la Misophonie : Mattson, S. A., D’Souza, J., Wojcik, K. D., Guzick, A. G., Goodman, W. K., & Storch, E. A. (2023). A systematic review of treatments for misophonia. Personalized Medicine In Psychiatry, 39‑40, 100104. https://doi.org/10.1016/j.pmip.2023.100104
A l'heure actuelle, les études sont surtout des études de cas. Il y'a toutefois une RCT : Jager, I. J., Vulink, N. C. C., Bergfeld, I. O., Loon, A. J. J. M., & Denys, D. A. J. P. (2020). Cognitive behavioral therapy for misophonia : A randomized clinical trial. Depression And Anxiety, 38(7), 708‑718. https://doi.org/10.1002/da.23127
Les deux articles qui nous ont inspiré pour la proposition de contre-conditionnement :
- Jastreboff, M., & Jastreboff, P. (2014). Treatments for Decreased Sound Tolerance (Hyperacusis and Misophonia). Seminars In Hearing, 35(02), 105‑120. https://doi.org/10.1055/s-0034-1372527
- Schröder, A. E., Vulink, N. C., Van Loon, A. J., & Denys, D. A. (2017). Cognitive behavioral therapy is effective in misophonia : An open trial. Journal Of Affective Disorders, 217, 289‑294. https://doi.org/10.1016/j.jad.2017.04.017
L'étude de Schroder et al. (2013) de présentation de l'échelle A-MISO-S : Schröder, A., Vulink, N., & Denys, D. (2013). Misophonia : Diagnostic Criteria for a New Psychiatric Disorder. PLoS ONE, 8(1), e54706. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0054706
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